Mardi 10 novembre 2009
2
10
/11
/2009
15:22
Au Salon du Livre à Paris en 2006,
l'écrivain nigérien Alfred Dogbé nous transmet le temps d'un entretien son amour de la langue, de l'oralité et de la scène, tout en nous faisant partager son regard intime sur le Niger et plus
généralement, l'Afrique. Entre humanité et cynisme.
Revenons
sur votre rencontre avec l'écriture.
J'ai
plutôt envie de dire que ça commence par une rencontre avec la lecture. A l'école primaire, un matin un de nos enseignants nous a emmené au centre culturel franco-nigérien de Niamey. On est tous
ressorti de la visite avec des cartes de lecteur. A partir de là je n'ai plus cessé de lire tous les livres qui pouvaient me passer par les mains. Chaque fois que je lisais un livre qui me
marquait, je me lançais le défi de faire la même chose que cet auteur.
Tout cela a été pendant longtemps une quête clandestine. Je n'osais pas montrer mes textes. En seconde, j'ai
commis l'erreur de remettre à mon professeur une nouvelle un vendredi soir. Le lundi matin il est revenu avec nos dissertations et il m'a dit : "Plutôt que de faire l'écrivain, tu ferais mieux de
rester un bon élève". Il a jeté ma nouvelle par terre en m'obligeant à traverser toute la classe pour venir la ramasser. Cet épisode m'a ôté l'envie d'écrire pendant quelques années. En faculté,
j'ai découvert Césaire et la poésie avec des gens qui la décortiquait tellement bien qu'elle te semble inaccessible. Malgré tout, et
je ne saurais dire exactement pourquoi, je me suis remis à écrire en sachant que je n'attendais plus que quelqu'un approuve ou non mon travail. Cela peut paraître un peu désinvolte, mais je sais
aujourd'hui que je ne peux pas ne pas écrire.
Quelles
lectures vous ont marqué ?
J'ai lu tout Hugo
et même ceux pour lesquels j'exprimais peu d'enthousiasme. Ainsi que la quasi totalité des versions "jeunesse" de la littérature classique. L''Odyssée' par exemple. Aujourd'hui, je me rends bien
compte que ces versions étaient simplifiées.
Au lycée, un prof de français m'a fait découvrir le XVIIIe siècle : Voltaire, Rousseau, Maupassant, Zola… Par contre, Flaubert est un auteur que je n'ai jamais réussi à lire. Mais au final, je pense que j'ai
toujours été profondément marqué par des gens qui racontent des histoires.
Qu'en est-il selon vous de la responsabilité des écrivains au Niger ?
J'ai, en arrière-plan, des figures fortes comme Voltaire, Zola, Sartre, Camus qui symbolisent
pour moi l'engagement de l'écrivain. Mais Je crois qu'il y a une leçon de modestie que le monde moderne nous impose aujourd'hui. Pour faire bouger la société, une
bonne ONG est certainement plus efficace sur le terrain que l'intellectuel dans son bureau ou que l'intervention dans quelques manifestations culturelles. Il ne faut pas oublier que le
monde a foncièrement évolué. L'action sociale n'est plus le privilège de quelques intellectuels, aussi imposants soient-ils. Il faut donc plutôt être modeste et ce dire que moi auteur, un autre
enseignant, un autre syndicaliste pouvons nous rencontrer pour faire avancer les choses. Mais je pense que l'intellectuel est désacralisé, l'écrivain n'a plus le monopole de la vérité sociale ou
économique. Au Niger, comme souvent en Afrique, nous avons une société à deux vitesses : il y a la société moderne, avec ceux qui ont été en contact avec les Blancs et donc "peuvent", et les
autres. Ce sont ces premiers qui ont la possibilité de contribuer à l'amélioration des conditions de vie au Niger. Par leur formation, leur ouverture sur le monde, leur capacité de mobiliser un
certain nombre de moyens. Mais attention de ne pas retomber dans un certain féodalisme dont nous ne sommes pas complètement sortis. Il y a comme une urgence d'enracinement de l'intellectuel dans
sa société. Ça passe aussi par la langue, trouver cette capacité à communiquer avec les gens, connaître leurs problèmes et ça, ce n'est pas gagné je crois.
Mêlant humanité et cynisme, votre écriture a-t-elle pour but de mettre en lumière les paradoxes de l'Afrique
?Il y a un piège
qui guette un peu toute l'élite africaine. Elle est ici et ailleurs. Elle veut jouer sur tous les tableaux. D'une certaine façon, c'est un peu la posture du traître. Après, c'est une question de
convictions personnelles. Dans l'histoire 'Le Petit Mendiant à la culotte bleue', l'intellectuel tient ce discours humaniste complètement peaufiné mais il est surpris dans un détail anodin de sa
vie - il surprend son fils en train de partager son bol avec le jeune mendiant, et sa réaction est l'absolue négation de tout ce qu'il dit. Mais en a-t-il même conscience ? J'essaie de décrire
cette espèce de zone incertaine où l'on ne sait plus vraiment comment se construire. Ce n'est pas si évident dans la pratique de se situer dans ces sortes de couches culturelles superposées
qui composent beaucoup de sociétés africaines. J'essaie justement de me moquer de ce dogmatisme. L'histoire de ma nouvelle 'La Classe de sciences', illustre particulièrement cela. J'étais alors
censeur dans un lycée. Un professeur est venu me voir pour me signaler que cela faisait déjà quelques temps qu'il n'avait pas été payé et que ce matin il n'avait même par pu assurer le petit
déjeuner de ses enfants. Je me suis donc débrouillé pour trouver un peu plus de 500 francs CFA (à peine un euro). J'arrive dans sa classe pour les lui porter et je trouve ce professeur qui
n'arrive pas à nourrir ses enfants en train de décrire ce qu'est une alimentation équilibrée.
Quel est votre regard sur l'Occident et son comportement envers l'Afrique et plus spécifiquement le Niger
?
J'ai plus envie de décrire ce regard en bien. Le monde qui m'entoure à Niamey, c'est celui de
l'Occident. Et quand je le regarde, je me dis Samba Diallo est mort. Samba Diallo, c'est le personnage de 'L'Aventure Ambiguë' de Cheikh-Amidou Kane. Ce jeune homme que toute la communauté forme
et envoie en Occident pour s'instruire, apprendre à lire, et revenir reconstruire la société africaine.
Si on le prend comme un mythe littéraire, comme un rêve social, ce personnage-là n'existe plus.
Aujourd'hui, autour de moi, je vois des jeunes qui veulent partir de l'Afrique comme on sort d'une maison en feu. La question n'est pas de savoir pourquoi on part, c'est juste qu'on ne
peut plus rester ici. Quelqu'un comme moi, qui va et qui vient, n'est même plus crédible quand il dit que c'est ici qu'il faut agir. Ils me répondent que c'est facile pour moi dans la mesure où
je suis sûr de repartir. Le discours dominant qu'on reçoit en Afrique c'est : "Restez chez vous, ne venez pas nous embêter". Il y a comme une agression, en dépit des volontés ici et là de
coopération.C'est comme la
Cosette de Victor Hugo, qui, devant une vitrine, rêve d'une poupée. Il n'y a qu'à casser la vitrine. Aujourd'hui, la violence peut passer pour le seul langage à portée de main. L'Occident
ne fonctionne même plus comme un miroir aux alouettes. Les départs sont plus motivés par la situation désastreuse de l'Afrique que par celles des sociétés occidentales. Sur place, en Afrique, il
s'agit de réapprendre à regarder autour de soi, à trouver des envies de vivre, de reconstruire, d'agir et aussi d'apprendre à regarder l'Europe comme un ailleurs où l'on peut parfaitement rêver
d'aller mais comme un des possibles parmi tous les autres. C'est aussi une forme d'échec du monde éducatif en Afrique. Dès le départ, on reçoit l'Occident comme modèle. Et c'est là-dessus qu'il
faut travailler. J'ai parlé avec des gens la veille d'une tentative de voyage clandestin pour l'Europe, ils n'ont même pas le sentiment de prendre des risques. Le risque pour eux, c'est
rester sur place et pourrir. Il faut réapprendre à croire en l'Afrique, ses terres, ses ressources. Mais c'est un énorme chantier.
L'écrivain Congolais Alain Mabanckou a déclaré qu'il lui était naturel d'écrire en français parce que les langues africaines sont avant tout orales et que les
seuls textes qu'il ait lus dans sa jeunesse étaient des textes français. Vous reconnaissez-vous dans ces propos ?
Il y a quelque chose dans lequel je ne me
reconnais pas du tout : sur le fait que les langues africaines soient avant tout orales. Toutes les langues humaines sont avant tout orales. A partir d'un moment, dans l'histoire des
langues qui sont aujourd'hui écrites, un certain nombre de raisons objectives, de volontés humaines ont fait en sorte que ces langues écrites sont devenues des instruments de tous les jours.
Est-ce qu'en Afrique, cette volonté existe ? Toutes les tentatives ont été alimentées par les rancoeurs anticolonialistes et elles ont échoué. On sent aussi, dans certains projets, la peur
d'affronter les querelles et les conflits dus au multilinguisme, comme on peut l'observer dans tous les pays bilingues, même en Europe. La pratique généralisée de l'oralité est un état aussi de
ce qu'on appelle l'éducation. Si il y avait une volonté réelle de passer à une pratique de la langue écrite, cela se ferait très vite. En Afrique, il s'agit de pratiquer l'oralité comme un moyen
d'échange social. Alors l'oralité de mes textes est une forme du récit. Ce sont deux oralités différentes. La question en Afrique est de savoir comment faire vivre nos langues dans le rapport
quotidien avec la langue française, qui est en train de devenir la langue domestique au détriment de tous les autres langages.
En tant qu'ancien enseignant, quel regard portez-vous sur les nouvelles générations du Niger et d'Afrique
?
Si vous regardez les statistiques officielles, vous allez vous rendre compte que nous avons des chiffres galopant de scolarisation, de réussite…
Mais c'est souvent bien loin de la réalité. En fait, l'école s'est démocratisée mais sans s'en donner les moyens. Résultat : les classes sont surchargées, les professeurs mal formés, démotivés
et surtout précarisés. Et là je suis pris dans cette espèce de paradoxe en me disant que le modèle occidental nous tue mais que nous n'en sommes pas encore sorti. Quelque part, j'ai besoin
d'un modèle français ou allemand de gestion de l'emploi qui nous donnerait de l'espoir en Afrique.
Propos
recueillis par Mathieu Menossi avec la participation de Mélanie Carpentier Mars 2006.